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Que le beaujolais nouveau soit



Depuis que les farouches militants d'une sobriété hégémonique exigent qu'on boive du vin avec modération, de son vrai nom Maud Hérassion, rabat-joie notoire qui s'invite de force à toutes les tables, on a progressivement perdu l'esprit de fête que représente le troisième jeudi de novembre, jour traditionnel du beaujolais nouveau qui devrait être un jour aussi populaire que la fête nationale. Car le vin, c'est la France, avec le fromage et bien d'autres trésors de la gastronomie et du savoir-faire gustatif français.

Je me souviens, au début des années 90, nous fêtions dignement le beaujolais nouveau avec quelques amis, des bons vivants, Marie, Jeannot, Jean, Robert, Nanard, et bien d'autres. Maud n'était pas invitée, on l'eut accueillie à coups de pieds au cul, la garce. La bacchanale se déroulait au café du Commerce, à Raphèle. Parfois nous n'étions que cinq ou six, nombre inférieur aux bouteilles qu'on débouchonnait. D'autres années, nous étions davantage, je grattais ma guitare, Nanard déployait son accordéon et nous chantions, fumions, buvions allègrement et, selon la formule amusante de Marie, pétions dans la soie. C'était une joyeuse époque où passer du bon temps avait encore un sens, avant que les despotes de l'ordre moral n'interdisent de fumer, de boire, de ripailler. La plupart de ces joyeux drilles ne sont plus de ce monde. Marie, la patronne du café du Commerce autour de qui on aimait se rassembler, s'est éteinte il y a six ou sept ans, je ne sais plus très bien, et, cette année, Georges Dubœuf l'a rejointe. Elle, l'ambassadrice du célèbre Bourguignon et lui le maître du terroir, se sont retrouvés en paradis pour faire la fête sans nous, pauvres Français condamnés à picoler en solitaire, sans enthousiasme, dans une France qui part en sucette.

Si hier la télévision évoquait encore la sortie nationale (et même mondiale tant les Japonais en raffolent) du beaujolais nouveau, avec reportages à l'appui, on n'en parle pratiquement plus désormais, on tend même à l'ignorer, à l'oublier. Car évoquer publiquement le vin, donc d'alcool, est devenu honteux, coupable d'incitation à la débauche, ainsi le voient les procéduriers imbéciles aux principes nauséabonds. Pour eux, parler de vin, c'est comme parler de cul, c'est choquant, peuchère. T'as le droit de dire que tu te bourres la gueule, mais il faut obligatoirement préciser que tu le fais en présence de cette trouble-fête de Maud (Hérassion) sous peine d'être soumis à la damnation éternelle. Rappelons à tous ces puritains, que le premier miracle du Christ fut de faire du vin, c'était aux noces de Cana, en Galilée. Jésus trouvait que boire de l'eau, c'était trop fade, aussi, sans se poser de questions, abracadabra, il transforma six jarres de flotte en vin, à la grande satisfaction des noceurs qui burent plus que de raison. L'histoire ne précise pas si c'était du Saint-Emilion, du Gevrey-Chambertin ou du Georges Dubœuf mais il ne devait pas être dégueulasse. A mon avis, vu les super-pouvoirs du Messie, il a dû faire les choses comme il faut, il n'a pas fait de la piquette, ça devait être du fameux puisqu'on en parle encore. Vous vous rendez compte ? Le mec, il découvre qu'il a le pouvoir de ressusciter les morts, de faire caracoler les paralytiques, de multiplier les petits pains au chocolat, de faire des miracles quoi, et la première chose qu'il fait, le type, c'est du pinard. C'est pas beau ça ? Un mec comme ça ne peut que forcer à l'adoration. Alléluia, nom de Dieu ! D'autant que depuis, c'est pas de la badoit que les curés sirotent dans leur calice. Ainsi, les vignerons, les récoltants, les négociants, tous ceux qui balancent leur vie au service de la dive bouteille sont des bienfaiteurs de l'humanité. Forts de leur expérience, ils transforment in petto la triste routine métro-boulot-dodo en une devise ô combien plus joviale, ralliant tous les besogneux sous leur étendard : bistro-goulot-dodo.

Cette année encore, en ce jour vinicole, l'érudit se prononce d'un air inspiré sur le beaujolais nouveau, lui trouvant une pléthore de réminiscences fruitées, ainsi entend-on et lit-on avec amusement "il a de la banane", "il a de la framboise", "il a de la pomme", voire "il a de la cuisse", que sais-je encore. Pour ma part, c'est banal, je trouve qu'il a du raisin. Alors, mes amis, en ce jour national, levons nos verres et clamons d'une seule voix : vive le beaujolais nouveau, vive la France !


J'aurais pu faire le montage photo avec d'autres étiquettes de beaujolais nouveau mais pour moi, Georges Dubœuf sera toujours LA référence, et ce, depuis que je bois du beaujolais.

 

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